top of page
Rechercher

Pourquoi nos sociétés contemporaine ont peur du toucher ?

Pour les animaux que nous sommes, le toucher témoigne de l’existence d’un groupe proximal qui remplit ces fonctions. La meute, le clan, sont alors gages de survie, de confort et de réconfort. Lorsque je suis touché, je suis accepté.


Cette notion d’acceptation se retrouve sur le plan familial, sur le plan social, mais pas seulement.L’acte du toucher intervient dans une phase importante de notre cycle de vie, et pas des moindres : la reproduction. Source de questionnements, d’incertitudes et de stress, notre sexualité est l’un des enjeux majeurs de notre développement.


Si le sens du toucher est aussi tabou, c’est aussi parce qu’il est fortement connoté à la reproduction et, de manière plus générale, à la sexualité. Notre besoin animal de reproduction impacte notre vie dès les premières années. Vers l’âge de 7 ans, l’enfant commence à développer la conscience de soi, de son corps, de son genre. Plus tard, il découvrira la notion de plaisir sexué, induite par notre chimie hormonale, afin qu’il puisse à son tour perpétuer la survie de l’espèce.


Notre relation au sens du toucher, construite au travers de la cellule familiale, impactera la manière dont évoluera notre relation à l’autre dans la découverte des premiers rapports sexués. La sensualité, la brutalité, les câlins, les gratouilles, la pudeur, le consentement, le droit de l’enfant à découvrir son corps sont autant de questions auxquelles la cellule familiale répond implicitement ou explicitement au travers de ses mœurs et coutumes. L’éducation au toucher familiale est un vrai sujet !


Le contact physique répond donc aux lois basiques décrites par Maslow au travers de « la pyramide des besoins ». Pour se développer correctement, l’humain a besoin de répondre en premier à ses besoins physiologiques, puis à son besoin de sécurité, à son besoin d’appartenance et d’amour, suivis de son besoin d’estime et de confiance, pour finir par son besoin d’accomplissement. On remarque ici que le toucher affecte a minima trois des cinq besoins fondamentaux.


En Europe, le déficit de contact physique entre humains a vu naître une nouvelle pratique qui, jusqu’alors, n’existait pas.


La câlinothérapie consiste en une thérapie de groupe dirigée par un thérapeute, ayant pour objet le câlin, l’enlacement. Ainsi, des groupes d’individus inconnus se retrouvent pour échanger, le temps d’un contact, de la tendresse et du réconfort, protégés de toute connotation sexuelle.


Née du mouvement Free Hugs en 2004 dans un centre commercial, Pitt Street Mall à Sydney en Australie, Juan Mann — de son pseudonyme —, déprimé par le fait de se retrouver seul et étranger dans sa ville natale, brandit un écriteau avec la mention « FREE HUGS », traduit en français par « câlin gratuit ». L’événement fut repris à partir de septembre 2006, à la suite de la diffusion d’une vidéo parue sur internet. Le mouvement se répandit partout dans le monde, jusqu’à créer des événements, des associations, des journées Free Hugs, ainsi que des professions telles que les câlinothérapeutes.


Dans son ouvrage, Céline Rivière, psychologue clinicienne diplômée en thérapie neuro-émotionnelle, en neuropsychologie et en neurosciences, explique que les câlins jouent un véritable rôle tant dans notre réponse au stress que dans notre système immunitaire. À Miami, le Touch Research Institute affirme avoir observé une diminution des symptômes des maladies auto-immunes, ou encore un système immunitaire renforcé chez les personnes atteintes d’un cancer.


Néanmoins, la pratique de la câlinothérapie est restée très anecdotique.

Une autre pratique, en revanche, s’est largement diffusée dans notre culture : le massage bien-être jouit aujourd’hui d’une certaine popularité. Cette mouvance répond parfaitement à notre besoin actuel de contact physique.


Selon les données tirées d’une analyse datant du 24 décembre 2016, publiée par Bordeaux Business, il existerait 90 000 spas ainsi qu’environ 46 000 masseurs bien-être indépendants en France. Et ce chiffre ne cesse de s’accroître.


Longtemps décrié comme une pratique récréative n’ayant pas de vertu palliative ou thérapeutique, le massage de détente n’a connu que trop peu d’études scientifiques par le passé.


Aujourd’hui, beaucoup s’y penchent.


C’est le cas des établissements médicalisés. Que ce soit dans les EHPAD, dans les centres spécialisés pour personnes handicapées, au sein des résidences hospitalières de long séjour, le toucher-massage fait sa place dans les outils du soignant. En effet, les infirmiers et infirmières formés à la pratique du massage de relaxation peuvent tout à fait proposer leurs services de massage individualisé ou animer des séances d’automassage en groupe dans ce genre d’établissements médicalisés.


Le massage permet de diminuer la douleur, apportant une meilleure qualité de vie. Un effet bénéfique est également relevé auprès des soignants et de l’entourage. Entre 2013 et 2017, des séances de Toucher-massage® ont été prodiguées par des infirmières formées auprès de 136 patients dans un hôpital universitaire suisse.


Les commentaires des patients recueillis ont permis l’évaluation de la satisfaction des patients et de l’amélioration de la qualité des soins. Une analyse a permis de dégager trois thèmes spécifiques : le bien-être, la complicité et la gratitude. Les résultats obtenus rejoignent ceux des précédentes études, notamment en ce qui concerne la diminution de la douleur, le soulagement de différents symptômes, les sentiments de proximité avec les soignants et la valorisation de leur rôle.Hôpitaux universitaires de Genève, SuisseBollondi, C. ; Boegli, M. ; Breton, C. ; Cedraschi, C. ; Desmeules, J. ; Da Rocha Rodrigues, Maria Goreti.


Le Japon est souvent cité comme un exemple extrême de société à faible contact physique. Les codes sociaux y valorisent la retenue, la distance et le respect de l’espace personnel. Les démonstrations tactiles, même au sein de la famille, y sont limitées et fortement codifiées. À cela s’ajoutent des facteurs contemporains comme la survalorisation du travail, l’isolement urbain et la pression sociale, qui réduisent encore les occasions de contact. Le phénomène des hikikomori, ces personnes vivant recluses pendant des mois, voire des années, illustre cette rupture du lien corporel et social.

La liste est longue des manifestations de cette dérive : essor des love dolls et partenaires artificiels, succès des bars à hôtesses ou à hôtes où la relation reste strictement scénarisée, multiplication des services de location de faux amis, de faux conjoints ou même de familles temporaires. Le développement de substituts relationnels — mascottes, cafés à caresses, services de présence payante — témoigne d’un besoin réel de contact non satisfait. Malgré une hyperconnexion technologique, le corps reste absent de la relation. Cette dissociation entre lien social et contact physique interroge profondément les effets à long terme sur la santé mentale et émotionnelle des individus.


La climatologie comme vecteur de proximité ?

Dans de nombreuses régions du monde, la climatologie influence directement les modes de vie et les relations corporelles. Les climats chauds favorisent historiquement la vie extérieure, la promiscuité, les rassemblements et une plus grande proximité physique entre les individus. Le corps y est plus exposé, plus visible, plus présent dans l’espace social, rendant le contact plus naturel et socialement accepté.


À l’inverse, les climats tempérés ou froids, caractéristiques de l’Europe du Nord et de l’Ouest, ont encouragé le repli dans l’habitat, la séparation des espaces et la protection du corps par les vêtements. Cette mise à distance physique s’est progressivement inscrite dans les normes sociales et culturelles. Le froid impose la fermeture, la frontière, la couche intermédiaire entre soi et l’autre. Le toucher y devient moins spontané, plus codifié, parfois perçu comme intrusif.


Ainsi, la climatologie participe indirectement à la construction de sociétés où la distance corporelle devient une norme relationnelle.


Et la piste hygiéniste ?


L’hygiénisme moderne a profondément transformé notre rapport au corps et au contact physique. Les grandes découvertes scientifiques liées aux microbes, aux virus et aux bactéries ont permis des avancées majeures en matière de santé publique, mais elles ont aussi installé durablement une culture de la méfiance corporelle. Le corps de l’autre est progressivement devenu un vecteur potentiel de contamination.


Le toucher, autrefois geste de soin, de lien et de réassurance, s’est chargé d’une dimension de risque. Les campagnes de prévention, nécessaires, ont parfois renforcé l’idée que le contact est dangereux par nature. Se laver les mains, désinfecter, éviter les contacts rapprochés sont devenus des réflexes sociaux intériorisés.


Cette logique s’est trouvée amplifiée lors des crises sanitaires récentes, notamment avec la Covid-19, où la distanciation physique est devenue une norme collective. Si l’hygiénisme protège le corps biologique, il tend à négliger le corps relationnel. À long terme, cette vision aseptisée du lien humain participe à une mise à distance durable du toucher, au détriment de ses fonctions affectives, émotionnelles et sociales.


Et le rapport homme femme dans tout cela ?


Dans les sociétés occidentale et d’ailleurs j'imagine, le toucher entre un homme et une femme est largement chargé d’une connotation sexuelle implicite. Cette sexualisation du contact rend de nombreux gestes simples, une main posée sur une épaule, une étreinte, un toucher de réconfort, ambigus, voire suspects. La peur de la confusion entre intention affective et intention sexuelle conduit à une autocensure corporelle, tant chez les hommes que chez les femmes.


Les rapports de pouvoir, les questions de domination et les risques d’abus ont légitimement conduit à une vigilance accrue autour du consentement, mais ont aussi participé à rigidifier les interactions corporelles. Le toucher devient alors un terrain miné, évité par précaution. Cette tension permanente contribue à appauvrir les formes de contact non sexuel, pourtant essentielles au lien social. Ainsi, par crainte du malentendu ou de la transgression, le corps se retire de l’espace relationnel.


Cela n’est-il pas né d’un héritage chrétien ?


Le christianisme a profondément façonné le rapport occidental au corps et au toucher. Héritier d’une tradition dualiste opposant le corps et l’esprit, il a souvent associé le corps aux pulsions, au péché et à la tentation. La valorisation de la chasteté, de la retenue et du contrôle des désirs a inscrit durablement la méfiance envers le toucher dans les normes sociales. Le corps, en particulier celui de la femme, est devenu un espace à surveiller, à couvrir, à discipliner. Le toucher, lorsqu’il n’est pas strictement encadré par le mariage ou la famille, est suspecté d’entraîner la faute morale. Cette vision a contribué à une moralisation du contact physique, réduisant sa place dans les interactions sociales ordinaires. Même si la société s’est largement sécularisée, cet héritage culturel continue d’influencer, souvent de manière inconsciente, notre rapport au corps, à la proximité et au toucher.


Il doit y avoir encore mille et une raisons qui ont conduit à faire en sorte que le toucher soit devenu ce qu’il est aujourd’hui… un refuge pour les « urluberlus » en manque d’attention maternelle, certains seraient tentés de dire… mais, selon moi, ce qui vient parachever et mettre à mal, une fois de plus, ce sens, c’est… et vous l’aurez deviné…


L’évolution technologique de la civilisation capitaliste . La mécanisation et l’automatisation, apparues avec la révolution industrielle, ont réduit la nécessité de contacts physiques dans le travail quotidien. Le geste humain est remplacé par la machine, et le contact avec les objets prime sur le contact avec les autres.


Avec l’ère numérique, cette tendance s’est accentuée : les communications virtuelles, les téléphones tactiles et les réseaux sociaux offrent l’illusion d’un lien, mais ne reproduisent pas la richesse sensorielle du contact réel. La digitalisation des échanges, du commerce et même des loisirs limite les occasions de toucher, de sentir et de ressentir physiquement l’autre.


Le corps devient secondaire, l’interaction corporelle devient rare et codifiée. Cette transformation engendre une forme de "famine tactile" : le cerveau et le système endocrinien réclament le contact, mais le monde moderne ne répond pas à ce besoin fondamental. À terme, l’hyperconnexion technologique renforce paradoxalement l’isolement physique et émotionnel des individus.


Heureusement, des solutions existent, et nous les explorerons dans un prochain article de blog. Merci de votre lecture et de votre curiosité : prenez soin de vous… et de ceux que vous pouvez toucher.

 
 
 

Commentaires


bottom of page