Sociétés sans contact : anatomie d’un manque
- antonbrocard
- 30 janv.
- 3 min de lecture
Depuis des siècles, et aujourd’hui plus que jamais, le sens du toucher est mis à rude épreuve…
Que ce soit pour des raisons religieuses, culturelles, sociales, technologiques ou hygiénistes, le contact entre individus est limité, restreint, codifié et réservé à quelques pratiques.
La société moderne que l’on connaît s’est construite au fil des siècles et au travers des grands bouleversements de l’humanité. L’arrivée du christianisme en Europe installera dans les mœurs les règles sociales et culturelles qui façonnent notre quotidien : société patriarcale, figure paternelle distante et rigide, place de la femme au sein de la nurserie, chasteté, etc.
Les grandes épidémies telles que la peste ou le choléra ont profondément ancré en nous cette peur du contact. La maladie est aussi un élément qui, dans notre besoin de survie, nous a poussés à rejeter les galeux, à isoler les lépreux. Les découvertes scientifiques, à l’initiative du docteur Pasteur en 1885, ont ainsi révélé l’existence des bactéries et des virus véhiculés par les échanges entre individus, nous poussant encore un peu plus loin dans la distanciation sociale, et donc physique.
La révolution industrielle, l’automatisation et la production massive d’objets nous ont conditionnés à privilégier la relation matérialiste au détriment de nos relations sociales.
La révolution technologique, numérique, audiovisuelle et virtuelle n’a fait que creuser cet écart. Ces technologies n’ont pas su contenter notre besoin de contact. Les téléphones tactiles, la réalité augmentée et l’industrie du textile ne relèvent en rien le défi que représente l’intégration de ce sens dans notre quotidien. La peau, le cerveau et le système endocrinien ne sont pas dupes. L’illusion de contact, au travers des technologies, des matériaux de revêtement et des technologies virtuelles, ne restitue pas de véritable expérience tactile satisfaisante.
Rien ne remplace aujourd’hui le contact peau à peau entre deux humains.
Depuis lors, le contact physique est presque exclusivement réservé au cercle familial proche. Il est admis d’entrer en contact avec les autres lors d’activités sportives ou physiques, lors de soins médicaux, ou dans le cadre professionnel si celui-ci l’oblige. Les salutations telles que la bise ou la traditionnelle poignée de main restaient jusqu’alors l’un des seuls contacts physiques permis par la politesse entre parfaits inconnus. C’était sans compter l’arrivée de la Covid-19 en 2020, qui allait remettre en cause ces pratiques.
Depuis les années 1940, des scientifiques comme René Arpad Spitz, psychiatre et psychanalyste américain, cherchent à évaluer l’impact du toucher sur nos comportements et notre santé. C’est au travers de ses travaux autour du contact physique familial qu’il nous a été possible de prouver scientifiquement un fait connu du bon sens de chacun : le manque de contact physique entre le nourrisson et ses parents a de graves répercussions pour l’enfant. Stress, anxiété, troubles du sommeil, agressivité sont autant de troubles que le nouveau-né est susceptible de développer.
Les avancées médicales du siècle dernier nous ont permis d’en savoir davantage sur les mécanismes chimiques et biologiques du toucher, et plus particulièrement du contact physique entre individus. L’ocytocine fut découverte en 1906 par Sir Henry Dale. Il nomma cette sécrétion hypophysaire en référence à l’effet qu’il lui avait découvert : celui de contracter les muscles lisses de l’utérus lors de l’accouchement.
Le terme ocytocine vient donc des mots grecs ôkus et tokos, signifiant littéralement « accouchement rapide ». La pratique du « peau à peau » systématique post-accouchement joue un rôle primordial dans la santé émotionnelle du nourrisson, dans la création du lien mère-enfant et donc dans la mise en place de l’allaitement.
Il a été remarqué que les enfants privés de ce contact pleurent en moyenne deux fois plus que les autres. L’étude, parue dans l’European Journal of Pain, montre que le contact « peau à peau » réduit en effet fortement le signal de douleur dans le cerveau des tout-petits.
En d’autres termes, le toucher fait référence à l’acte d’amour protecteur et bienveillant. Par le toucher, nous avons la preuve physique et concrète que nous existons. En touchant, nous palpons la réalité ; en étant touchés, nous avons la certitude que nous sommes bien là.
Cela est sûrement dû au fait que le sens du toucher est le premier sens que le bébé développe dans le ventre de la mère, suivi de l’ouïe, du goût, puis de l’odorat et enfin de la vue.
Il se manifeste, dans ce premier contact mère-enfant, l’idée de groupe sécurisant, la notion d’appartenance et de reconnaissance. À ce moment-là, l’enfant construit la base de ce que sera plus tard pour lui le lien social.





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